La construction du chemin de fer à Viricelles
La construction du chemin de fer à Viricelles
En 1872, le recensement à Viricelles montre un accroissement de la population au moment de la construction du chemin de fer Lyon- Montbrison. Il y avait alors une population dite « flottante », composée essentiellement de mineurs et de terrassiers, venus pour participer à cette construction.

CP gare de Viricelles-Chazelles
Parmi ces hommes, 12 sont originaires de Haute-Loire, 4 du Puy de Dôme, 1 de Savoie, 3 de la Loire, 1 du Cher, 1 de la Drôme, 1 d’Espagne et un Polonais de Varsovie nommé Brésil ! (Peut-être les collègues de travail de cet homme, n’arrivant pas à prononcer son nom, l’ont-ils appelé ainsi, leurs connaissances en géographie devant être limitées à cette époque ?)
Des ouvriers venus pour ce chantier avec leur famille se fixent à Viricelles. D’autres, venus seuls, se marient avec des filles de Viricelles ou des villages environnants. Ils ont des enfants et certains restent aussi sur la commune.
Ainsi, en 1871, a lieu à Viricelles le mariage entre Laurent Mayoud, employé au chemin de fer, né et demeurant à St Laurent de Chamousset et Jeanne-Marie Poncet, ouvrière en soie, originaire de Maringes et demeurant à Viricelles. Un des témoins de ce mariage était Antoine Mayoud, frère de l’époux, lui aussi employé au chemin de fer. Un autre témoin, François Venet, était marchand de rouennerie (*) à Chazelles.
Le 1er mai 1874 a lieu le mariage de François Porte, 30 ans, ouvrier mineur né à Barbezier (Haute-Loire) avec Jeanne-Marie Blanchard, ouvrière en soie, née à Viricelles, « lesquels agissant savoir : le futur époux comme majeur et libre du consentement de son père donné par acte reçu Me Pierre-Antoine-Adolphe Pettet, notaire à la Chaise-Dieu (Haute-Loire)…. et la future épouse comme majeur et du consentement de ses père et mère ici présents et consentants ». Lors du recensement de 1876, François et Jeanne-Marie habitent toujours à Viricelles. Ils ont deux fils, l’un de 18 mois, l’autre de 2 mois. En 1881, la famille Porte vit toujours à Viricelles, mais François est désormais cultivateur et sa femme ménagère. François Porte meurt à Viricelles en 1883. L’un de ses fils, Jean-Joseph, épousera Berthe Durand à Viricelles en 1909.
Toujours en mai, un autre mineur, Claude François Beau, 29 ans, originaire du Doubs, épouse à Viricelles Appoline Cornuey, 28 ans, originaire elle aussi du Doubs. Par la même occasion, ils légitiment leur fille, née hors mariage, qui a 7 ans. Les pères respectifs des futurs époux étant décédés, consentement leur a été donné par leurs mères, « par acte reçu et dûment enregistré » chez les notaires de leurs villes de résidence, dans le Doubs°.Trois chapeliers, Venet Jean-Marie, Thomas Jean-Fleury, Granjon Jean et un ouvrier mineur Prêle Barthélemy âgé de 39 ans, sont leurs témoins. Les trois chapeliers ont signé l’acte de mariage, « non le dit Prêle pour ne le savoir »
En août de la même année, José Antonio Libéria, ouvrier mineur de 25 ans, né à Mora Del Ebro (province de Tarragone, en Espagne), se marie avec Françoise Doyen, 20 ans, couturière, « lesquels agissant savoir le futur époux comme majeur et libre du consentement de ses père et mère. Donnés par acte reçu Me Miguel Pinôl, juge municipal à la résidence de Mora Del Ebro, province de Tarragone (Espagne)…. et la future épouse comme mineure et du consentement de ses père et mère ici présents et consentants ». Les parents de l’épouse demeurent à Viricelles, son père, Jean Doyen, est chef mineur. Un peu plus tard, un frère de José Antonio vient aussi travailler comme mineur à Viricelles et épouse une jeune fille de la commune. Sur le recensement de 1886, Marie Berger, 33 ans, tisseuse, est inscrite au foyer de ses parents Antoine Berger, chapelier et Antoinette Néel, sans profession. Sont aussi inscrits ses enfants : Cécile Libéria, 6 ans (née à Saint-Etienne) et Jean- Baptiste Libéria, 3 ans (nationalité espagnole). En 1888, on trouve l’acte de décès de Jean-Baptiste, fils de Jean-Baptiste Libéria demeurant à Sainte Foy l’Argentière, et petit-fils d’Antoine Berger, cultivateur à Viricelles. On voit sur le recensement de 1936 que Cécile Libéria, petite-fille d’Antoine Berger, est institutrice à Viricelles. Cette famille, comme la famille Porte s’est donc enracinée à Viricelles.
Le 14 décembre 1876 est enregistré le mariage de « Jaud Charles Yacinthe, âgé de vingt-huit ans, employé à la gare de Chazelles-Viricelles où il demeure, né à Marigna sur Valouse (Jura)….et Mlle Marie Dubois, âgée de vingt-trois ans, ménagère demeurant également à la gare de Chazelles-Viricelles, née à Bellegarde ». « Le présent acte est rédigé en présence de Rey Jules, chef de gare de trente-quatre ans » (l’un des témoins). Marie Dubois est « fille légitime du défunt Jean-Marie Dubois, décédé à Bellegarde le 14 février 1856 et de Tisseur Françoise, aussi décédée à Bellegarde le 2 mars 1872 ». Le maire cherche alors à savoir si la future épouse a encore ses grands-parents, à défaut des parents, et Marie Dubois « affirme avec serment quelle ignore le dernier domicile aussi bien que le lieu de décès de ses aïeuls tant paternels que maternels ».
Pierre Freton, « caffetier » habitant au lieu-dit « la gare » est présent au mariage « et porteur de la procuration » de consentement des « père et mère de l’époux par acte reçu Me Pettetin Notaire à Arinthed (Jura) » (**).
La mère de Charles Yacinthe Jaud n’était pas présente au mariage de son fils, elle figure cependant sur le recensement de 1876 en tant que ménagère. Sont inscrits aussi un autre employé à la gare et une domestique Marie Villon, 19 ans, née à Grézieux.
Sur le recensement de 1881, on voit que les époux Charles et Marie Jaud ont eu un fils né et décédé cette année-là. Pierre Fretton, lui, est mort en 1880. Euphrasie Jaud, est maintenant « maîtresse d’hôtel » à lagare, elle a un cuisinier Pierre Villon et une employée Françoise Lamure. A la gare habite aussi Eugène Jaud, 49 ans rentier, sans doute le mari d’Euphrasie. Sur le recensement de 1886, est inscrite seulement Jaud Euphrasie, 52 ans, « hôtelière ».
En 1878, encore, Pierre Vignand, 26 ans,« facteur au chemin de fer », qui est déjà recensé à Anzieux en 1876, épouse Eugénie Dabouret, 18 ans, tisseuse à Viricelles. Deux des témoins, beaux-frères de l’épouse sont « poseurs au chemin de fer ».
Les archives nous permettent de voir que les ouvriers viennent de fort loin parfois pour trouver du travail. Même ceux qui sont mariés se déplacent au gré des chantiers avec leur famille.
Ainsi, Etienne Brézard, mineur, est né dans la Nièvre, sa femme à Lay, dans la Loire ainsi que leur fille. Benoît Croze, mineur, et sa femme sont nés dans le Puy de Dôme. Leur fils aîné,14 ans, est né à Baumont (Suisse?), leur fille de 6 ans dans la Meuse, celle de 3 ans dans l’Allier et la dernière de 1 an dans le Puy de Dôme. Antoine Neyset, entrepreneur, et sa femme sont nés dans le Puy de Dôme. Ils ont 5 enfants, l’aîné est né en Ardèche, le 2nd dans le Var, le 3ème et le 4ème dans les Bouches du Rhône et le dernier dans l’Ain !
L’accroissement de la population de Viricelles est dû, comme on l’a vu, au mariage de mineurs avec des jeunes filles de la commune. Mais cela provient aussi de la naissance d’enfants dans ces nouveaux foyers ou dans les familles déjà constituées de mineurs se déplaçant là où se présente un chantier.
La veille de Noël, le 24 décembre 1871, Ortence Vidal, femme de François Thomas, accouche d’un garçon, Benoît. Le couple, originaire de Haute-Loire a déjà une fille de 2 ans née dans la Creuse. La mention ajoutée en marge de l’acte de naissance nous apprend que Benoît est retourné à Langeac où il s’est marié en 1911.
En 1872, 8 enfants dont le père a un métier en rapport avec la construction du chemin de fer (mineur, terrassier, employé, sous-traitant de travaux publics) naissent à Viricelles. En 1873, il en naît 2, de même qu’en 1874….

CP gare de Viricelles-Chazelles
Nous comprenons donc pourquoi il y a eu une augmentation de la population en 1872 particulièrement. Nous voyons aussi des aspects particuliers de la vie à Viricelles cette année-là :
– Un plus grand nombre de chapeliers (dont les femmes étaient souvent ouvrières en soie) que d’agriculteurs.
– Un nombre important et varié de métiers montrant l’importance du village (un tailleur et une tailleuse d’habits, une brodeuse, deux maréchaux-ferrants dont l’un est originaire d’Italie, un forgeron né en Haute-Loire, un menuisier, un cantonnier, un boulanger et son ouvrier, un boucher né à Privas, un charcutier, deux marchands de rouennerie (un homme et une femme), un cafetier et une « maîtresse d’hôtel » à la gare.
– Nous savons aussi qu’il y avait un curé et sa domestique, ainsi qu’une institutrice congrégationniste venant du Rhône, avec deux « sous-institutrices » et leurs deux pensionnaires de 12 ans.
– Nous apprenons qu’il y avait 4 enfants en nourrice, 2 personnes « crétines » et un « goitreux ».
Ces recherches permettent aussi de relier l’histoire locale du village à la « grande » histoire de France. En effet, les travaux réalisés pour construire la voie ferrée reliant Lyon à Montbrison s’inscrivent dans le développement industriel et le « boom » ferroviaire de la France au XIXème siècle.

CP gare de Viricelles-Chazelles

CP gare de Viricelles-Chazelles
(*) La rouennerie était le nom de tissus en laine et en coton, dont les dessins ou effets de relief résultent de l’agencement de fils teints avant le tissage.
(**) Au 19 ème siècle, la majorité matrimoniale est de 25 ans pour un homme et de 21 ans pour une femme selon l’article 148 du code civil napoléonien (1804). Même plus âgés, les jeunes gens qui désirent se marier doivent notifier aux parents le projet par un acte notarié : « acte respectueux ».
Art. 151 du code civil napoléonien : les enfants de famille ayant atteint la majorité fixée par l’article 148, sont tenus, avant de contracter mariage, de demander par un acte respectueux et formel, le conseil de leur père et de leur mère, ou celui de leur aïeuls et aïeules, lorsque leur père et leur mère sont décédés ou dans l’impossibilité de manifester leur volonté.
En cas de refus, la demande doit être renouvelée deux fois. A l’issue de cette procédure légale, même à défaut de consentement, le mariage peut être célébré un mois après la dernière notification. Si le garçon a plus de 30 ans et la fille plus de 25 ans, un seul acte respectueux suffit.
Il est à noter que la Révolution, par la loi du 20 septembre 1792, avait ramené la majorité pleine et entière, aussi bien civile que matrimoniale, à 21 ans pour les deux sexes. Mais le code civil napoléonien défait la législation révolutionnaire et conforte les dispositions de l’Ancien Régime. (sources : archives départementales du Lot)
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